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Publié le 1 octobre 2018 | par Labo Des Histoires

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Une jeunesse unie par les airs

Madeleine Adoumbou (25 ans – Chaponost), Marien Côme (22 ans – Amboise) et Lou Gurak (13 ans – Lille) sont les trois lauréats du concours Antoine de Saint-Exupery – l’Aerien pour relier la Jeunesse organisé en partenariat avec la Fondation Antoine de Saint-Exupéry pour la Jeunesse, le Raid Latécoère-Aéropostale et les éditions Gallimard. Ils ont reçu leur prix vendredi 28 septembre 2018 à Perpignan à l’occasion de la seconde étape du Raid et des célébrations du centenaire de la Ligne Toulouse-Perpignan-Barcelone.

Les participants au Raid et de nombreux passionnés d’aviation ont pu découvrir avec émotion les textes des lauréats qu’ils ont lu – et slamé dans le cas de Madeleine –  sous le regard attentif de plusieurs membres du jury du concours et personnalités de l’aéronautique : Marie-Vincente Latécoère, Raphaël Domjan ou encore Loïc Blaise.

Lecture par Lou Girak de la Lettre à Naji

Lecture par Lou Girak de la Lettre à Naji

+ Lettre à Naji (Lou Gurak)

Naji,

Nous sommes arrivés à Raqqa dans la nuit de samedi. Il n’y avait personne, juste des cailloux gris et couverts de poussière. Les bâtiments, dans le noir, faisaient des ombres immenses sur le sol, comme des mains qui auraient voulu m’attraper pour m’emmener je ne sais où. Mais moi, je voulais pas aller je ne sais où, parce que j’y suis déjà allée des dizaines de fois, quand les bombes explosaient avec tellement de bruit qu’on ne pouvait pas dormir. Dans ces moments-là, tu me disais toujours : « Allez, pleure-pas comme ça, tu n’es plus un bébé, non ? » . C’est à ça que j’ai pensé, cette nuit. Je ne suis plus un bébé, Naji. Je n’ai même pas pleuré quand on a franchi la porte de la maison et qu’il ne restait plus rien d’autre que des ruines. Tu serais fier de moi. 

On a un peu tourné en rond. Maman s’est énervée. Elle a dit qu’on aurait dû rester en Allemagne avec toi et tonton. Puis on a vu de la lumière. Il y avait des gens dans un immeuble en face, tu sais, celui avec la façade jaune citron dont on se moquait tout le temps. Sauf que là, plus de façade jaune citron. On pouvait voir l’intérieur des appartements, qui, étrangement, étaient intacts. Deux hommes et une femme étaient attablés, un verre à la main, au premier étage. Ils étaient joyeux, comme si la guerre n’avait jamais eu lieu, comme si c’était totalement normal d’être dans un appartement sans mur extérieur. Ils nous ont fait signe d’entrer, et ont partagé leur nourriture avec nous. On a dormi là, presque à la belle étoile, mais pas vraiment. Tu sais, Naji, je n’aime plus dormir à la belle étoile. On ne faisait que ça, sur la route de l’exil. Toi, tu cherchais les constellations, mais moi, j’avais l’impression que les étoiles m’observaient comme une bête curieuse. Les gens qu’on croisait dans les pays où on allait le faisaient assez.

 En fait, ici, il n’y a pas grand monde. Mais on s’entraide les uns les autres. Les trois personnes nous ont proposé de rester avec eux, le temps qu’on reconstruise la maison. Elle sera encore mieux qu’avant, enfin, ça, c’est que papa dit. Hier, on a retrouvé une vieille guitare toute abîmée. Pourtant il ne lui manquait aucune corde. Le soir, en rentrant, papa a joué quelques notes hésitantes. Le début d’une chanson que j’avais apprise à l’école.

Maman l’a fredonnée, puis nos amis ont mêlés leurs voix aux leurs, d’abord tout doucement, comme si ils avaient peur de réveiller quelqu’un, puis bien plus franchement, avec confiance. La chanson a résonné longtemps dans le silence de la nuit. Je n’ai plus eu peur des étoiles.

J’ai retrouvé notre arbre. Ce vieil arbre dont on n’a jamais connu l’âge ou l’espèce. Il est resté debout malgré tout, malgré les guerres, malgré la peur, malgré les bombes. Je m’y suis perchée et j’ai écrit cette lettre. Tu devrais venir, Naji. C’est pas si mal ici quand on est libre. Moi je suis libre. Libre d’espérer, qu’un jour, si les humains sont capables de s’aider et de s’épauler, alors ces mêmes humains seront capables de comprendre qu’on n’est pas obligé de faire la guerre. Qu’on pourrait simplement vivre en paix les uns avec les autres.

Tu peux rire, Naji, tu peux me trouver naïve. Mais mon espoir, il est comme notre arbre.

Intact.

Ta sœur qui t’aime.

À l’instar des 20 finalistes du concours, Madeleine, Marien et Lou avaient été invités à apporter une version manuscrite de leurs textes afin qu’ils puissent voyager dans les avions du Raid et être distribués aux enfants des villes étapes. Durant la cérémonie, ils ont pu déposer leurs courriers dans un sac postal aux côtés des quelques 800 lettres reçues pendant le concours et le courrier écrit par le président de la République Emmanuel Macron lors de sa visite d’Etat au Sénégal en février 2018. Hervé & Albane de Saint-Exupery – un tandem père-fille qui réalise ce raid en famille – transportera le courrier jusqu’à Dakar.

Le sac postal contenant les courriers du concours

Le sac postal contenant les courriers du concours, il sera transporté par Albane (2e à gauche) et Hervé de Saint-Exupéry (2e à droite)

Chaque participant du Raid sera invité à donner des courriers aux enfants rencontrés sur le parcours. Pour cela, les lettres sont adressées à des « amis d’ailleurs ». Elles sont d’une grande diversité, certaines ont été écrites en classe, d’autres par des enfants hospitalisés et elles abordent des sujets variés qui inspirent espoir ou inquiétude à leurs jeunes écrivains. Des courriers arrivent de loin, comme les écrits des enfants de Brno (Rép. Tchèque), et certains ont une adresse et appellent une réponse. Tous survoleront les magnifiques paysages qui séparent Toulouse de Dakar.

Sur le tarmac de l’aéroport de Perpignan, les lauréats ont pu rencontrer les élèves du collège Anatole France (Toulouse) qui avaient participé en mai à un atelier d’écriture sur le site de Montaudran d’où les avions des lignes Latécoère décollaient il y a un siècle.

Madeleine Adoumbou prend la pose avec le Commandant Racine, "Charognard" de la Patrouille de France

Madeleine Adoumbou prend la pose avec le Commandant Racine, « Charognard » de la Patrouille de France

+ Pantoine (Madeleine Adoumbou)

Bonjour Pantoine,

Il parait que c’est toi qui m’as créé.
Je voulais te dire quand même que j’étais un peu fâché.
La terre, pourquoi avoir choisi la terre pour finir mon histoire ?
Il parait que t’es un humaniste et je veux bien le croire !
Mais alors pourquoi m’avoir laissé périr ici ?
Au milieu des guerres, des souffrances et des cris ?
Et ce serpent, ce serpent pourquoi m’a-t-il mordu ?
Ce que je suis devenu grâce à toi t’a-t-il déçu ?
Je ne comprends vraiment pas pourquoi cette planète !
J’ai beau chercher, mes conclusions ne sont pas nettes…
Est-ce pour la beauté du désert, des fleurs et des animaux ?
Ou alors voulais-tu me faire comprendre qu’il y a du beau ?
Du beau derrière l’horreur des égos de chacun ?
Du beau derrière la planète terre qui pleure encore son chagrin ?
J’ai été fâché Pantoine, fâché, fâché, fâché
Et puis mes idées sombres je les aie fauchées, fauchées, fauchées
J’ai regardé un être humain, et je l’ai trouvé beau
Je l’ai trouvé beau malgré tous ses défauts
C’est son sourire qui m’a rendu heureux
Je crois que si tout le monde pouvait sourire, la terre irait mieux
Mais comment sourire face aux blessures que l’on reçoit
Mais comment sourire quand la vie nous déçoit ?
Peut-être qu’il faut accepter qu’il n’y a pas de beauté sans laideur
Et que sans horreur le sublime n’aurait aucune saveur
C’est dur Pantoine, que tout ne soit pas toujours joli
Pourtant, j’ai regardé longuement la terre et de mes yeux je l’ai polie
Je n’ai pas ignoré l’affreux, j’ai préféré m’attarder sur le splendide
Je n’ai pas regardé que le mieux, mais j’ai accordé moins d’importance au sordide
Je l’ai poli jour et nuit la terre, si bien que j’en ai été épuisé
Mais je me suis dit que si j’étais pas seul à le faire, je serais peut-être moins usé
Alors voilà Pantoine, est-ce que toi tu pourrais m’aider ?
A donner à chaque homme un regard chiadé ?
Je sais que par leur faiblesse, leurs forces sont tamisées
Mais pourtant je crois que c’est sur eux qu’il faut miser.
Non, en fait je crois pas, je suis sûr que c’est eux la clé
Pour donner un souffle nouveau à ce qui a été bâclé
Pantoine, tu pourrais leur écrire quelque chose d’inspirant
Qui toucherait même celui qui de défauts est transpirant
Quelque chose qui donnerait envie à chacun de sortir ses plus beaux crayons
Pour rendre belle la terre, pour qu’elle quitte ses haillons
Il suffit parfois d’une couleur
Pour rendre un dessin meilleur
Je compte aussi sur toi pour leur dire d’aimer les autres mais aussi de s’aimer eux-même.
A
llez papa Antoine. S’il te plaît Pantoine. Ecris-moi un poème !

Le grand souvenir de cette journée sera certainement la rencontre avec les membres de la Patrouille de France, immortalisée par le photographe Eric Lefeuvre. Moment unique, les lauréats ont été invités par la « PAF » à assister au briefing et notamment à la « musique » : la répétition de la démonstration qu’ils ont donné quelques minutes plus tard. Une journée inoubliable, la tête dans les étoiles, dont Marien Côme gardera longtemps le souvenir.

+ Mon cher Soumana (Marien Côme)

Mon cher Soumana,

Merci pour ta dernière lettre. Quel bonheur d’avoir des nouvelles de Fana, ton village devenu ville. Comme tu me l’as demandé, je vais à mon tour de parler de la France, que tu aimes autant que j’aime le Mali. Le vent a redessiné maintes fois les dunes de ton Sahara depuis le jour où tu as demandé à mon père, en voyant ses quatre paires de chaussures sous notre escalier, s’il en faisait la collection. Je ne sais pas si aujourd’hui, presque dix après, la France t’émerveillerait toujours autant, avec ses routes bitumées et ses ampoules électriques omniprésentes, même aux toilettes.

Ce que je sais, Sou, c’est que la France a peur, et sa peur m’effraie. Elle a peur des malheureux qui souffrent à ses frontières, comme j’avais peur de tes petits frères et sœurs au ventre gonflé la première fois que je suis venu chez toi.

Je sais que tu pardonneras l’enfant que j’étais, mais en France, cette frayeur infantile de ce que nous ne comprenons pas s’est instillée dans le cœur des adultes, dans les mots des politiques, dans le béton de nos douanes. Si tu fuyais la guerre aujourd’hui, comme tu l’as fait lorsque les rebelles ont pris Gao, je crains que les portes de mon pays ne te demeurent closes.

Tu dois voir bien peu de lumière dans le portrait que je te dresse de mon pays. Mais en face de ceux qui craignent l’autre se dressent ceux qui vivent par lui. Ceux qui apprennent, échangent, et finissent par s’aimer. Ceux qui s’écrivent leur amitié sur des lettres qui survoleront déserts et océans, comme elles le font depuis cent ans.

Comme les aviateurs d’antan, notre génération méprise les frontières et embrasse l’inconnu. Toi au cyber-café, moi sur ma tablette, nous dévorons des nouvelles venues du monde entier. Nous entendons parler de cet avion solaire qui a fait le tour du monde. Nous voyons ces nations, ennemies de toujours, se tendre la main pour la première fois. Nous discutons avec nos amis, qui nous répondent parfois depuis le bout de la rue, parfois depuis le bout du monde, en quelques secondes. L’accès à la richesse de l’autre n’a jamais été aussi aisé, et ne fait qu’attiser notre envie de toucher, voir, entendre et goûter par nous-mêmes les merveilles que nous révèlent nos écrans.

Mais jamais je ne troquerais la moindre de nos lettres pour une centaine d’e-mails. Ces hirondelles d’encre et de papier témoigneront de notre amitié aux générations qui nous survivront. Elles seront la preuve que la peur a tort.

J’espère te voir bientôt.

Ton ami, Simon.


A propos

Le Labo des histoires propose des ateliers d'écriture gratuits pour les jeunes de moins de 25 ans. Journalisme, scénario, écriture créative, B.D., poésie, chanson... Venez vous initier aux techniques d'écriture, écrire, imaginer, raconter de nouveaux mondes, de nouvelles histoires, de nouvelles aventures !



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