Paroles de jeunes

Publié le 10 décembre 2015 | par Labo Des Histoires

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La Grande Guerre – Le coup de coeur de la semaine

Dans le cadre de l’appel à textes s’inspirant de La Grande Guerre – Histoires inspirées par des objets emblématiques de 1914-1918 le recueil de nouvelles originales sorti le 14 octobre dernier dans lequel 11 écrivains célèbres se sont servis de photos d’objets emblématiques : un soldat de plomb, un plat à beurre, une boussole comme inspiration etc… l’équipe Hachette Romans, Timothée de Fombelle et du Labo des histoires partagent aujourd’hui leur coup de coeur de la semaine.

C’est donc le texte de Maëllis s’inspirant d’une affiche de la Grande Guerre, qui est mis à l’honneur.

***

Le vieil homme souffla, repoussa une mèche de cheveux blancs qui tombait devant ses yeux et entreprit d’examiner ce qu’il était tenu d’imprimer. A la découverte de la missive qui accompagnait le prototype de l’affiche, son regard surpris, s’assombrit. Quoi? On lui demandait, ou plutôt ordonnait (le terme serait plus exact) de produire cinq cent exemplaires de ladite affiche pour le lendemain. A cette requête s’ensuivaient des menaces à peine déguisées sous une sorte de fierté ou de patriotisme qui ne présageaient rien qui vaille. Ses soupçons se trouvèrent validés lorsque ses mains noueuses déplièrent l’affiche qu’il trouva derechef abjecte. Un homme, ressemblant plus à un arbre de Noël qu’à un militaire tant il était décoré de médailles, semblait le toiser de son regard autoritaire et hypocritement paternel. Le vieux moustachu invitait les jeunes irlandais à s’engager dans l’armée grâce à cette si sympathique prose militaire : “join to-day”. En comprenant ce qu’il en était, Mattew O’connan en eu froid dans le dos. Comment ? On lui demandait de se rendre coupable de la mort de la fierté, et du futur de son canton ? Comment pourrait-il imprimer ces odieuses affiches qui faisaient passer la guerre pour une escapade de louveteaux, pas plus dangereuse qu’un camping entre copains mais virilisant ces jeunes hommes ou plutôt ces jeunes garçons plus que tout ? Comment pourrait-il regarder les mères de son village si paisible s’il se transformait en premier chaînon de cette terrifiante entreprise qu’est la guerre ? Ses mains moites froissaient, pliaient, torturaient l’ordre reçu. Que faire ? Il aimait son pays de tout cœur, il y serait allé, lui, au front, même âgé de 70 ans sous le feu ennemi. Il aurait demandé, lui, à ces chers gosses de 20 ans d’aller servir sous les drapeaux, et même de mourir pour leur belle Patrie. Mais pouvait-il se rendre coupable de cette imposture tout en ayant la conscience tranquille ? Pouvait-on affirmer en regardant ces gamins dans les yeux que la guerre est un jeu ? Laissez-les ! Ce ne sont que des gosses !  On ne l’avait pas prévenu que la guerre était un jeu ! Et si elle l’était, elle ne l’était certainement pas pour les enfants. C’était abuser de leur jeunesse, de leur crédulité et de leur désir de gloire et de reconnaissance. C’était abuser de leur fougue, de leur ennui, à ces gosses qui ne connaissaient de la vie que les bancs de l’école et de l’église pour certains, que le dur labeur des champs pour d’autres et qui n’aimaient que danser, flâner et rire avec les filles de leur âge. Il les connaissait tous ces garnements. S’ils partaient, ils laisseraient derrière eux un village de vieillards aux yeux rougis et de jeunes filles seules.

Seulement là, dans sa main nouée et tatouée par l’encre et par le temps se trouvait l’injonction. Comment ne pas obéir ? A soixante-dix printemps on ne change pas ses habitudes. Et puis, qui comprendrait qu’un vieil homme n’ait pas voulu tirer une si inoffensive missive? Mattew O’Connan le savait, ce serait surtout ces jeunes si plein de vie, au patriotisme si romantique qui lui en voudrait le plus et les premiers. On l’accuserait de ne pas avoir rempli sa part du contrat, de “voler” l’heure de gloire de ces jeunes hommes vigoureux et si fiers de leur Nation.

Mattew O’Connan, tout droit qu’il était, n’était plus un jeune homme et n’avait plus ni l’envie ni la force de résister. Dans un tremblement mal contrôlé, l’imprimeur commença son ouvrage.

Le lendemain, ils étaient cinquante doux idiots souriant à attendre comme les enfants sages qu’ils avaient toujours été devant le poste du recruteur des armées. O’Connan en passant devant eux eut la sinistre impression que le militaire impérieux de l’affiche placardée aux quatre coins du village avait aux lèvres un sourire vaguement cynique.

Maëllis Paput, 17 ans

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Appel à textes : Vous aussi, inspirez-vous d’objets emblématiques de la Grande Guerre et partagez votre texte.

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A propos

Le Labo des histoires propose des ateliers d'écriture gratuits pour les jeunes de moins de 25 ans. Journalisme, scénario, écriture créative, B.D., poésie, chanson... Venez vous initier aux techniques d'écriture, écrire, imaginer, raconter de nouveaux mondes, de nouvelles histoires, de nouvelles aventures !



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