IDF - Ouest

Publié le 6 mars 2018 | par Labo Des Histoires

0

Mathilde Pucheu évoque ses interventions à la Maison d’Arrêt des Femmes de Versailles

Mathilde Pucheu, notre libératrice d’expression apporte depuis maintenant 3 ans, toute son expertise et toute sa créativité au service des nombreux projets menés par l’antenne Île-de-France – Ouest du Labo des histoires. Fondatrice de Rémanence des mots, Mathilde est aussi animatrice et formatrice en ateliers d’écriture, après avoir enseigné la pratique de l’écrit à l’Université de Rouen. Bienveillance et professionnalisme sont d’ailleurs deux termes qui la caractérisent parfaitement.

Aujourd’hui, nous avons décidé de mettre en lumière les ateliers menés par Mathilde à la Maison d’Arrêt des Femmes de Versailles et de vous livrer son ressenti suite au cycle « Rêve d’Orient » organisé en février dernier en partenariat avec le Musée Lambinet autour de la rétrospective des œuvres de Georges Gasté.

De manière générale d’abord, comment le Labo des histoires s’inscrit-il dans ton quotidien créatif et pourquoi t’investis-tu autant à nos côtés ?

Le Labo des histoires me confie des missions diverses depuis 2015. Créer et concevoir des ateliers inscrits dans un projet éditorial, créatif et/ ou pédagogique impose une discipline de travail qui nourrit, par ailleurs, ma créativité littéraire. Je m’investis auprès du Labo des histoires – c’est-à-dire que je prépare mes séances ou les cycles, rencontre les partenaires quand cela est nécessaire, réalise des bilans sur ma pratique et accompagne le travail de recueil des antennes – parce que l’association entre en résonance avec mon approche, ma vision et ma pratique de l’atelier d’écriture créative. Il apparaît essentiel pour moi de m’associer aux projets du Labo. En effet, ils répondent à une mission d’intérêt public, à mon sens :

– valoriser l’écriture créative comme pratique artistique ;

–  promouvoir l’enseignement de cette pratique ;  

– donner accès à cette pratique à tous.

On oublie que l’écriture s’apprend. Pourtant, on n’oublie pas que la musique, les beaux-arts, le théâtre, le cinéma… s’apprennent. L’écriture, comme toute autre pratique artistique, suppose un processus qui ne naît pas du néant mais de collisions et de rencontres linguistiques, sémantiques et narratives. A sa source, la langue française. On apprend à créer des combinaisons de mots pour générer des effets linguistiques et syntaxiques qui nourriront poésie et narration. La construction d’un récit répond à une mécanique, implique des outils. Décortiquer tout cela, par la pratique, c’est la mission du Labo des Histoires. C’est aussi ma conviction. Grâce à l’atelier d’écriture, on peut :

– Permettre une appropriation ou réappropriation de la langue française (exemples : non francophones, jeunes en décrochage scolaire…) ;

– Elargir ce que les cours de français entament en s’autorisant la liberté de répondre ou pas aux règles et aux normes de la langue : s’amuser ;

– Encourager, valoriser la personne qui écrit et lui donner envie de prolonger l’expérience.

Je suis manifestement contaminée par Georges Perec et ses listes, j’arrête. La liste n’est pas infinie mais, ici, elle est loin d’être exhaustive.

Le Labo des histoires est un partenaire très précieux pour moi parce que chacun de ses employés ou service civique s’inscrit dans une éthique professionnelle et humaine avec beaucoup de sérieux et d’enthousiasme communicatif.

Tu as connu le Labo des histoires dans sa phase d’expansion, aujourd’hui nous sommes en capacité d’intervenir auprès de nombreux publics et notamment celui des jeunes femmes incarcérées. Qu’as-tu ressenti la première fois que je t’ai proposé de m’accompagner sur un projet en prison ?

Comme à chaque fois que tu me proposes un projet, j’ai d’abord ressenti un attrait pour la nouveauté : nouveau public, nouveau projet, nouveau défi. Ensuite, j’ai (re)pensé au défi. J’ai réalisé que ce n’était pas un lieu anodin, qu’on ne franchissait pas l’enceinte d’une prison comme celle d’une école (quoi qu’en disent certains élèves). Je me suis demandée comment, à titre personnel, je vivrais de pénétrer dans un espace carcéral, même furtivement. Une légère appréhension est née parce que je me demandais comment serait perçu l’atelier dans un environnement où de nombreuses personnes ne sont pas à l’aise avec l’écriture et/ou la langue française.

Qu’est-ce que l’on ressent lorsqu’on franchit les murs d’une prison ? Comment appréhende-t-on un cycle d’ateliers mené dans un lieu où l’organisation des ateliers doit être minutieusement pensée des semaines à l’avance ?

J’avais certaines connaissances du secteur pénitentiaire à travers ma sœur (aujourd’hui avocate) qui avait fait des stages professionnels en prison pour préparer les concours administratifs. Puis, les films ou les récits nourrissent aussi notre imaginaire. Malgré cela, « franchir les murs d’une prison », c’est une expérience. Cela signifie attendre devant chaque porte pour qu’un surveillant l’ouvre (6 portes au total pour pénétrer dans la salle des ateliers). Une fois installées, une fois les premiers sourires échangés, l’atelier commence. L’environnement n’occupe plus un plan central. On peut être interrompu à tout moment, mais la dynamique de la séance ne se rompt pas parce qu’elle représente une bulle intime pour chaque participante (qui, pendant cet intervalle, n’est plus seulement « détenue »). La prison répond à des impératifs administratifs, y intervenir nécessite de s’y plier. Le Labo des Histoires se charge de coordonner l’organisation avec le musée Lambinet (partenaire du projet) et la coordinatrice du service. Celle-ci se charge de l’organisation administrative et technique avec la maison d’arrêt. On anticipe les besoins et se prépare d’un point de vue matériel.

Le Labo des histoires Île-de-France – Ouest est partenaire du Musée Lambinet, qui œuvre aujourd’hui pour proposer les expositions présentées au musée en milieu carcéral. Toutes nos propositions partent donc d’une thématique bien précise : Les Amazones de la Révolution l’an dernier et l’univers de Georges Gasté cette année avec une référence à l’Orient. D’après toi, qu’est-ce que ce type de projets apporte aux participantes avec qui tu travailles ? Est-ce que l’atelier reste fidèle aux œuvres ou est-ce que l’imaginaire prend rapidement une place importante ?

Le Musée Lambinet est à la source du choix de projet ; je choisis mon angle. Dans le cadre de ce partenariat, précisément, ces deux univers m’ont servi de points de départ pour déclencher l’imaginaire des participantes. Le musée Lambinet présente les œuvres et les artistes aux participantes en amont. Et les séances alternent écho direct et écho lointain selon le moment, les personnes, les humeurs. L’atelier suit une structure, un cadre. Cependant, des ajustements s’opèrent en réponse aux réactions des participantes. On gravite autour de ces thématiques qui génèrent des émotions (les œuvres de départ sont les « fantômes bienveillants » de chaque texte, comme un palimpseste). Ensuite, il me semble, que l’on travaille à partir de ces émotions pour faire émerger des voix singulières. J’emploie volontairement le mot « voix » parce que l’écrit n’est pas maîtrisé par toutes. Leur support d’expression est la voix ; on recueille aussi la parole. Il me semble que l’on reste fidèle à Georges Gasté, à partir du moment où les participantes lui répondent avec leurs références à elles et leurs souvenirs personnels, reliés à l’Orient ou non.

Se livrer, s’exprimer, donner son avis, se sentir valorisé, c’est que tu essayes de proposer au travers de tes cycles, comment les participantes ont perçu tes propositions ? Est-ce qu’il y a eu de gros rejets ou au contraire une réelle envie de s’emparer des mots et du thème ? Comment fais-tu pour permettre à toutes de s’épanouir durant tes ateliers ?

Que les personnes expriment ce que l’on perçoit comme une « opposition » à une proposition d’écriture, cela se produit parfois et c’est naturel. Que la personne l’exprime, c’est sain. Si elle manifeste une incompréhension, il suffit de reformuler la proposition. Si elle partage une crainte, une peur, je la prends en compte. Parfois, il est seulement nécessaire de réadapter légèrement la proposition pour que la personne puisse se l’approprier. La communication orale, l’échange, la prise en compte des inquiétudes sont essentiels en atelier, quel que soit le public. La particularité ici est le rapport souvent très conflictuel à l’écriture (traumatismes scolaires, décrochage, et poids administratif et judiciaire). Avant de se lancer, nous prenons le temps de discuter de notre rapport respectif à l’écriture. Dans la maison d’arrêt, les femmes reconnaissent volontiers qu’elles se mettent à écrire (seul moyen de communication avec l’extérieur) et lire (même raison, à laquelle s’ajoute « rompre l’ennui », « passer le temps) depuis qu’elles sont en prison. L’atelier permet de voir que l’écriture est aussi un espace de jeu. J’essaie donc de leur permettre de s’exprimer sans tourner autour de leur condition actuelle, de partager avec les autres et de S’AMUSER ! Chacune, à son rythme, y parvient. C’est pourquoi l’écoute, la circulation de la parole sont au centre des préoccupations de l’animateur d’atelier.

Est-ce que tu pourrais nous décrire en quelques lignes le travail que tu as mené avec ton groupe autour des œuvres de Georges Gasté ?

Après la présentation passionnante du musée Lambinet, j’ai d’abord voulu créer un prolongement au rapport plastique à une œuvre et désacraliser le livre. Caviardage sur Racine et un manuel vidéo pour se défouler et produire un texte sans en avoir l’impression. Au cœur de l’atelier, l’échange oral, évidemment. Ensuite, elles ont joué avec les mots autour de la moustache de Georges Gasté pour s’ouvrir des angles narratifs ludiques. Le rapport aux odeurs a été questionné et l’occasion de réaliser des auto-portraits ou des portraits fictionnels et partager des souvenirs. Le recueil final les rassemble et permet de voir que les femmes avaient besoin d’évoquer le rapport à leur féminité et, plus ou moins souterrainement, à la privation de liberté.

Si tu devais en trois mots décrire l’expérience que tu as vécue, lesquels choisirais-tu ?

Résonance

Rires

Expression

Dernière question, si je te demandais un souvenir de cette expérience, lequel choisirais-tu ?

L’une des participantes avait rejoint le groupe en disant « je fais juste acte de présence ». Je l’ai prise au mot et encouragée à inscrire sa présence sur le papier. Elle redoutait d’écrire, persuadée de son incapacité. Je l’ai invitée à la plus grande spontanéité. Elle a remarqué que les autres écrivaient spontanément. Elle a écrit que le mot qu’elle retiendrait dans un flacon serait celui du prénom de son fils. J’ai lu la fierté dans son regard quand les autres ont félicité son écrit. Elle avait fait ACTE DE PRESENCE.


A propos

Le Labo des histoires propose des ateliers d'écriture gratuits pour les jeunes de moins de 25 ans. Journalisme, scénario, écriture créative, B.D., poésie, chanson... Venez vous initier aux techniques d'écriture, écrire, imaginer, raconter de nouveaux mondes, de nouvelles histoires, de nouvelles aventures !



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

 
Back to Top ↑