Grand Est

Publié le 12 juin 2019 | par Labo Des Histoires

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Être une femme avant

Depuis 2005, le Conseil Départemental de Meurthe-et-Moselle pilote l’organisation des rencontres Egalité, Fraternité, Agissez. C’est chaque année l’occasion de  mettre en lumière les talents, les initiatives et les projets qui construisent le vivre ensemble. Objectifs : sensibiliser, informer, comprendre, échanger pour agir, c’est-à-dire inviter à faire avancer ensemble l’égalité.

Associé à cette opération depuis 2016, le Labo des histoires Grand Est a cette année fait appel à l’auteur-compositeur-interprète Emanuel Bémer pour aborder avec les jeunes Meurthe-et-Mosellans une thématique brûlante d’actualité : l’égalité femmes-hommes. Un projet sur-mesure pour l’artiste, puisqu’à travers son spectacle Je est une autre, il dresse un tableau des stéréotypes et de la société patriarcale, tord le cou aux préjugés, et relate des différents combats menés au quotidien, et ce depuis des décennies, par les femmes.

Après avoir rencontré les adolescents du Service d’Accueil des Migrants Isolés Etrangers de Nancy, de l’Ecole de la Deuxième Chance et de la Mission Locale de Lunéville, du Centre Social Les 2 Rives de Pont-à-Mousson et de la Protection Judiciaire de la Jeunesse de Nancy, Emanuel Bémer s’est rendu au lycée professionnel La Tournelle de Pont-Saint-Vincent, pour intervenir auprès d’une classe d’Accompagnement, Soins et Services à la Personne (ASSP).

Durant presque 2 mois, les laborantines (et le laborantin !) se sont questionnées et exprimées sur l’évolution des droits des femmes et de leur place dans la société. Pour ce faire, elles ont tout d’abord rencontré un groupe de résidentes de l’Etablissement d’Hébergement pour Personnes Agées Dépendantes (EHPAD) de Ludres, qu’elles ont questionnées sur leur jeunesse, leur vie de famille, leur situation en mai 1968, ou encore leur avis concernant la loi Veil.

Ces entretiens ont servi de point de départ à Emanuel Bémer pour guider les jeunes femmes et le jeune homme dans leurs réflexions, et dans l’écriture d’un texte collectif, sous forme de dialogue. Celui-ci met en scène Marie-Thérèse et Elisabeth, deux résidentes imaginaires de l’EHPAD, qui conversent sur leurs souvenirs et leur parcours de vie très différents : l’une a fait l’armée, ne s’est jamais mariée, n’a jamais eu d’enfants ; l’autre est mère de famille, est restée au foyer pour s’occuper avec dévotion de ses 4 enfants et de son mari.  Dans ce texte, que nous vous invitons à découvrir ci-dessous, il est question de la place des femmes dans une société patriarcale, des luttes menées pour faire évoluer les choses, et de la liberté qui semble aujourd’hui acquise.

Mercredi 12 juin 2019, la classe d’ASSP est retournée une dernière fois à l’EHPAD afin de jouer ce dialogue devant les résidents, et de leur présenter les carnets de voyage qui ont été réalisés par les élèves et l’artiste Laurence Morel.

Un beau moment de partage et de complicité intergénérationnel !

_________________________

Marie Thérèse et Elisabeth sont assies à table. Elles sont gaies.

MT. – Elles étaient sympathiques ces demoiselles.

E. – Très ! Mais je ne me serais pas habillée de la sorte à mon époque.

MT. – Oh vous savez les temps changent. (Un temps). Vous êtes nouvelle ici ?

E. – Oui. J’ai 91 ans pourtant !

MT.- 91 ans et vous vous maquillez encore !?

E. – Chaque jour que Dieu fait.

MT. – Magnifique. 91 ans ! Donc si je compte bien… vous n’avez pas voté en 1945, lorsque le Général a accordé le droit de vote aux femmes ?

E. – Pour bons et loyaux services ! Il savait bien que sans les femmes, nous n’aurions pas gagné la guerre. Non j’étais trop jeune pour voter en 1945. Mais dès que j’ai pu voter je l’ai fait. Et à toutes les élections !

MT. – Moi aussi : je n’ai ja-mais manqué une élection, même municipale.

E. – Quand je pense qu’en 1945 j’étais déjà mariée et que je n’avais pas le droit de voter. J’avais 17 ans.

MT. – Vous étiez mariée à 17 ans !?

E. – …

MT. – Pourquoi ?

E. – …

MT. – Enfin, je ne veux pas être indiscrète.

E. – Mes parents sont morts dans les camps, je ne pouvais subvenir à mes besoins. (Un temps). Et vous vous étiez mariée ?

MT. – Non. Je voulais rester indépendante. Malgré les prétendants (je les ai tous éconduits) je n’ai jamais été mariée.

E. – Des enfants ?

MT. – Non plus. In-dé-pen-dante.

E. – Mais alors (Un temps) vous travailliez !

MT. – J’étais militaire de carrière. J’ai passé de nombreuses années en Indonésie. J’ai bu et fumé comme per- sonne. C’est miraculeux que je sois encore en vie ! L’armée, c’est la discipline, mais pas seulement : je me suis amusée comme une folle ! Les cigarettes étaient gratuites, on nous les offrait.

E. – Oh oui feu mon mari m’en parlait souvent, des P4.

MT. – Il est mort ?

E. – Dans un terrible accident de voiture. (Un temps). J’ai dû passer mon permis. En 1968.

MT. Quelle année ! (Elles soupirent ensemble)

E. – Oui, c’est la seule fois où je suis sortie sans les enfants.

MT. – (Interdite, attend une explication).

E. – Pour me ravitailler.

MT. – Oh ! Mais… (Un temps) vous ne vouliez pas le passer avant, votre permis ?

E. – C’est mon mari qui ne voulait pas. Il disait que c’était trop dangereux.

MT. – Pour qui !? (Un temps). Pour vous ou pour les autres ?

E. – Je n’ai jamais compris.

MT. – (Elle pouffe). Je pencherais pour la seconde option. Ca c’est quand même fou. Même quand la bicyclette a été inventée, elle était interdite aux femmes.

E. – Oui on disait qu’elles pouvaient perdre leur virginité.

MT. – Oh ben moi je pense que c’est surtout qu’on avait peur que ça ne leur confère un brin de liberté. On était effrayé à l’idée que ça ne leur donne des idées. Pensez-vous : elles auraient pu s’enfuir à vélo ! C’était encore un moyen de les tenir en laisse.

E. – Vous croyez ? (Un temps). Vous avez passé le permis, vous ?

MT. – Dans l’armée, on pouvait passer tous les permis gratuitement. J’ai même passé mon permis poids lourd! Je pouvais même conduire un bateau ou une moto. Mais je n’ai jamais roulé que des voitures et des jeeps !

E. – Impressionnant ! Moi je voulais être institutrice.

MT. – (Etonnée). Et pourquoi ne l’avez-vous pas été ?

E. – Je n’avais pas le temps d’étudier, vous pensez ! Avec quatre enfants.

MT. – Et en vous mariant à 17 ans ! Mais pourquoi disiez-vous ne jamais sortir sans vos enfants ?

E. – C’est normal qu’une mère s’occupe de ses enfants. Je voulais passer du temps avec eux. A tel point que je les ai même emmenés aux manifestations pour la loi Veil !

MT. – Ca, c’est original !

E. – De manifester pour l’avortement avec ses garçons ?

MT. – Oui enfin non ! D’être pour l’avortement je veux dire. Moi aussi j’étais pour.

E. – Vous avez avorté ? (soudain gênée). Pardon c’est moi qui suis indiscrète maintenant.

MT. – Non, mais j’ai aidé une amie à avorter.

E. – Mon Dieu ! (Toujours gênée, change de sujet). Vous avez une belle robe !

MT. – Je n’ai jamais porté de pantalon !

E. – Même à l’armée ?

MT. – Surtout à l’armée ! (Elle martèle d’un ton martial).Uniforme, discipline, règlement, ordres, respect ! Cheveux courts, jupe ! Mais qu’est-ce que je me suis amusée !

E. – Quelle belle époque ! Moi j’ai eu une vie plus casanière je dois bien l’avouer. Ces jeunes demoiselles qui nous ont posé des questions, vous avez remarqué, elles étaients toutes en jean’s !

MT. – La mode, ma chère, la mode ! Oui on a vécu une belle époque. (Un temps. Pensive). Peut-être une des plus fastes de toute l’histoire d’Europe.

E. – Oui, nous n’avions ni chômage, ni sida, ni crise économique, ni réchauffement climatique…

MT. – Exact. Enfin les femmes étaient moins libres. Je ne l’avais pas remarqué.

E. – Ah ça c’est vrai, ces petites, elles étaient libres !

Texte écrit par les 1ères AAP S (groupe B) du LP La Tournelle de Pont St Vincent, inspiré de leurs rencontres avec les résidentes de l’EHPAD Sainte Thérèse de Ludres. Ecriture accompagnée par Mr Emanuel Bemer du Labo des histoires.


A propos

Le Labo des histoires propose des ateliers d'écriture gratuits pour les jeunes de moins de 25 ans. Journalisme, scénario, écriture créative, B.D., poésie, chanson... Venez vous initier aux techniques d'écriture, écrire, imaginer, raconter de nouveaux mondes, de nouvelles histoires, de nouvelles aventures !



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