Normandie

Publié le 15 février 2022 | par Labo Des Histoires

0

Ecrire l’esclavage au collège

2021 marque les 20 ans de la loi Taubira, du nom de la députée guyanaise puis, garde des Sceaux, entre 2012 et 2016, qui reconnait la traite négrière et l’esclavage comme crimes contre l’humanité. Depuis 2006, une journée mémorielle est instaurée le 10 mai.

A cette occasion et afin d’associer une partie des jeunes seinomarins à l’évènement, le Labo des histoires, en collaboration avec les autorités académiques de Normandie, a proposé au Département 76 d’inscrire un parcours d’écriture créative sur la thématique de la mémoire de l’esclavage au dispositif CRED 2021-2022. Celui-ci s’adresse aux collégiens de Seine Maritime et a été conçu avec la collaboration de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME), des archives départementales de Seine Maritime, des archives municipales des Villes du Havre et d’Honfleur, ainsi que d’autres acteurs culturels locaux gardiens de cette mémoire sur le territoire (MuMa, Musée de l’Armateur…).

En effet, la Normandie constitue un espace régional de la traite française de premier ordre. Avec plus de 500 expéditions parties du Havre et de Honfleur entre le XVIIe et XIXe siècles, la Basse Seine fut la 2e porte de sortie des expéditions négrières du territoire français. Le tissu économique et le territoire normand ont largement été façonnés par les activités liées à la traite et l’esclavage. La destruction du Havre lors des bombardements des 6 et 9 septembre 1944 entraîna la quasi-disparition du bâti urbain. L’effacement de ces empreintes urbaines a pu favoriser un enfouissement mémoriel de cette histoire pourtant centrale, qui justifie particulièrement l’idée de sensibiliser les jeunes à ce passé à la fois proche et mal connu.

173 ans après l’abolition définitive de l’esclavage, il s’est agit dans le dispositif proposé de faire réfléchir et de faire écrire les élèves sur ce sujet incontournable.

Pour mener à bien ces projets au sein, notamment, des classes de collège des Acacias, au Havre et, de La Hève à Sainte-Adresse, nous avons eu l’immense plaisir d’accueillir l’autrice Gerda Cadostin : « Les professeurs de français de ces deux classes, Ophélie (Jomat) et Kathia (Nasillski), avaient bien préparé leurs élèves à ces ateliers d’écriture : visite de musée, film, vidéo, textes, lecture de roman… Les élèves ont beaucoup écrit. Quatre ateliers, 4 textes par élève. Réunis en une seule production.

https://www.canva.com/design/DAEzRFN9Bbo/UcooN7pgNUHdyFW6CBQlhA/view?utm_content=DAEzRFN9Bbo&utm_campaign=designshare&utm_medium=link&utm_source=homepage_design_menu

https://digipad.app/p/84767/afcd8a028a7fa

– Mais pourquoi vous avez tant écrit ? Habituellement ce n’est pas le cas dans les autres matières ?

– Mais pourquoi vous avez tant écrit ? Habituellement ce n’est pas le cas dans les autres matières ?

– Parce qu’il n’y a pas de contraintes, a répondu un collégien à son professeur. Pas de contraintes : notes, fautes d’orthographe, pas de forme imposée. On peut mélanger ou pas théâtre, poésie, bandes dessinées, prose. On fait ce qu’on veut. On invente ce qu’on veut. Un mot n’est pas à sa place qu’à cela ne tienne!

C’est le but de l’atelier d’écriture : faire écrire « sans contrainte ».

J’ai réparti l’histoire de l’esclavage en séquences :

– Afrique : kidnapping, entrepôt, cale

– Situations pendant le voyage et la vente à Saint-Domingue

– Vie de l’esclave à St-Domingue

– Résistance et révolte d’esclaves à Saint-Domingue : marronnage, meurtre des maîtres, plantation brûlées…

– Situation en 2022 des descendants d’anciens esclaves dans la société française : points de vue des collégiens.

Les collégiens ont écrit de la poésie, de la prose, des dialogues, une bande dessinée… La fiction les a libérés et on a des textes tantôt sanglants tantôt des textes d’évasion vers le merveilleux. Pour sortir, ne fut-ce un instant, de la monstruosité de la vie de l’esclave. De dire autre chose que la chose ».

Pour faciliter l’approche de cette thématique, un dossier d’accompagnement a été réalisé par la Fondation pour la mémoire de l’esclavage et le Labo des histoires. Il propose six textes issus de commandes réalisées auprès d’écrivains, écrits à la première personne à partir de documents iconographiques. Ysiaka Anam, Timothée de Fombelle, Yanick Lahens, Daniel Maximin, Léonora Miano et Marc-Alexandre Oho Bambe ont chacun choisi une image (photographie, peinture, dessin, etc.) puis ils ont utilisé la première personne du singulier pour faire parler un acteur de l’histoire de l’esclavage. Celui-ci comporte également deux fiches pratiques : travailler avec les Archives, préparer et animer un atelier d’écriture.

Par ailleurs, un catalogue d’œuvres et de documents d’archives régionaux sélectionnés par la Fondation pour la mémoire de l’esclavage a été proposé aux collégiens pour les aider à à se documenter et écrire.

Pour ces derniers, participer à ces ateliers d’écriture créative, ça a été l’occasion d’écrire haut et fort ses engagements, ses convictions, ses rêves, ses émotions ; mais aussi d’avoir un lien privilégié avec un auteur, un professionnel de l’écriture, et d’être guidé par ses conseils pour faire porter ses mots, sa voix.

Gerda Cadostin :

« Laisse folie courir est mon premier roman publié en novembre 2020 à Montréal et en février 2021 en France aux éditions Mémoire d’encrier.

Je suis née à Guérot, petit village de petits paysans analphabètes. Au final un atout! Dès le devant-jour, je lis en français, j’apprends en français, je récite en français, je parle le créole. Des mots. Des mots. Dans la bouche. Dans la tête. Ma famille analphabète sous le charme les yeux écarquillés me voyant une enfant avec de bons dons mystiques. Ah oui, ils en sont sûrs. Car je porte le prénom de leur aïeule une vieille à dons sans dents. Sûrs et certains que c’est cette aïeule d’antan qui charge la petite. Moi.

Des vieilles tantes vaudouïsantes me font réciter le « je vous salue Marie » pour cinq centimes. Le « Notre Père pour dix ». Parfois les deux prières pour dix centimes plus un avocat. D’autres fois, pourquoi pourquoi, ma tante Da me fait réciter 2 « Je vous salue Marie » pour dix. Pourquoi deux mêmes ma tante Da ? « Tou le jou, chwal koupe fè pitit » ou bien elle me répond simplement « on ne sait jamais » et même un jour, elle m’a dit « Gette, on ne sait pas d’où sort l’eau pour rentrer dans la noix de coco ». Ma tante Da est comme ça.

Depuis l’âge de 8 ans, je n’ai jamais cessé d’écrire. D’abord à Guérot et à Petite Rivière de l’Artibonite, pour les membres de ma famille maternelle ; à Port-au-Prince des poèmes pour des amies, des lettres pour ma famille paternelle, des contenus comme professeur de français au collège des Sœurs Salésiennes de Don Bosco. En 1980 à Paris, j’ai commencé à griffonner ma vie sur des bouts de feuilles volantes entre des petits boulots dans l’industrie et dans la formation des adultes, des formations, deux enfants et deux décennies de cours du soir au CNAM. Mon écriture reprend courage entre un boulot long dans l’enseignement, un mari et deux enfants. Puis je crée ma propre entreprise qui fonctionne bien. Mon écriture cherche chemin de l’édition. Je suis des ateliers d’écriture. J’obtiens un Master en Ecriture Créative à l’Université de Cergy-Pontoise.

J’ai commencé à écrire pour ma descendance née à Paris. Pour que ne s’efface pas la mémoire de Guérot mon village de naissance, pour que ne s’efface pas la mémoire de mes ascendants, pour que mes enfants sachent d’où viennent certains de leurs aïeux. C’est ainsi qu’est né le roman LAISSE FOLIE COURIR. Guérot m’avait fabriquée, je lui devais cet hommage. Et puis, écrire sur Guérot est un geste qui mêle mon âme à celles de mes aïeux. C’est un besoin vital.

Un titre qui donne le ton du roman. Par folie, il faut entendre une folie en liberté, une folie qui court, la folie de la vie elle-même qui met les humains dans des pétrins, c’est la vie elle-même qui enserre les êtres de plusieurs tours de malheurs. Des êtres qui se débattent avec cette vie d’une folie abondante, de tant de tribulations. Et les êtres luttent, la lutte pour la vie. Car la vie est sacrée! Ça vaut la peine de se battre pour elle! LAISSE FOLIE COURIR signifie en langue Créole laisse folie passer son chemin. C’est-à-dire, reprends-toi. Courage Courage Courage, ne te laisse pas entraîner que dire entamer par la folie ».


A propos

Le Labo des histoires propose des ateliers d'écriture gratuits pour les jeunes de moins de 25 ans. Journalisme, scénario, écriture créative, B.D., poésie, chanson... Venez vous initier aux techniques d'écriture, écrire, imaginer, raconter de nouveaux mondes, de nouvelles histoires, de nouvelles aventures !



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

 
Back to Top ↑
  • Facebook

  • Twitter Twitter