Hauts-de-France

Publié le 10 février 2021 | par Labo Des Histoires

0

Dé-confiner les esprits

Les prémisses d’un projet

Au commencement, il y a le confinement. Puis il y a le déconfinement et les consignes restrictives, et en parallèle le besoin d’expression et l’évasion culturelle. Mais surtout, au centre, il y a des jeunes, mineurs sous main de justice, pour qui ces restrictions s’ajoutent à d’autres, déjà existantes.

À l’orée de l’été 2020, l’association Hors Cadre et le Labo des histoires Hauts-de-France s’associent de nouveau, après le dispositif commun
« Dis-moi dix mots avec la PJJ »[1], pour réfléchir à la mise en place d’un projet répondant à cette crise sanitaire. Très vite, les approches « en distanciel » s’installent et le « présentiel » est projeté lors d’une seconde phase.
Le projet « Dé-confiner les esprits » est né.

Il s’inscrit dans le cadre du partenariat et de la convention entre la Direction Interrégionale de la Protection Judiciaire de la Jeunesse (DIRPJJ) Grand Nord et la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC) Hauts-de-France pour le développement des projets culturels à destination des mineurs suivis par la Justice.
Il s’agit d’une démarche expérimentale proposée par l’association Hors Cadre, opérateur du partenariat DIRPJJ-DRAC dans les Hauts-de-France, et développée en collaboration avec le Labo des histoires Hauts-de-France.

Les intentions sont multiples mais Nicolas Huguenin, directeur d’Hors Cadre, les résument ainsi : « ce projet expérimental est envisagé comme une alarme, une démarche, un état d’esprit, un signal fort, un cri de ralliement ».

En d’autres termes, il s’agit avant tout de réinstaller l’humain et la culture au centre du quotidien bousculé, d’investir demain en conscientisant aujourd’hui, et de valoriser les dynamiques des professionnels et des jeunes dans des démarches pédagogiques.

Maintenir le lien, une urgence

Ce projet a été saisi par les professionnels en le raccrochant aux camps d’été. C’est ainsi que l’Unité éducative d’hébergement collectif de Saint-Martin-les-Boulogne, dans le Pas-de-Calais, a manifesté son intérêt pour cette expérimentation.

Les mots « confinement » et « déconfinement » ont rejoint notre vocabulaire et empiètent lourdement sur notre vie privée. Mais s’ils sont reliés à la crise sanitaire mondiale, ces mots illustrent aussi une autre réalité : celle de l’esprit. Les restrictions en vigueur nous invitent de plus en plus à une fermeture des esprits à travers celle des lieux de culture. Nous souhaitions répondre à l’urgence de poursuivre ce travail colossal qu’est l’ouverture du champ des possibles par la découverte et la pratique artistique.

Cette démarche est d’autant plus important qu’elle est partagée sur le terrain entre les professionnels de la PJJ et les jeunes. Une activité artistique, c’est avant tout un espace de rencontre et d’échanges internes. Les casquettes, si elles sont toujours vissées sur les têtes des éducateurs, s’effacent légèrement pour laisser place à un moment de partage entre jeunes et adultes.

Et avec les mesures sanitaires, comment maintenir le lien ?

Phase 1 : le « distanciel »

Pour la mise en œuvre du projet, nous nous sommes servis des outils qui existaient déjà, en adaptant leurs usages. Ainsi, la plateforme NotrAgora, mise en place par Hors Cadre, héberge habituellement des restitutions de projets menés par l’association, des espaces d’échanges entre professionnels, etc.

Cette première phase estivale a été l’occasion d’utiliser le numérique pour créer un lien virtuel entre l’unité éducative (jeunes et éducateurs) et l’écriture. Nous les avons ainsi invités à participer à des séries de petits exercices, sous la forme de défis quotidiens, envoyés sur la plateforme pendant leurs camps.

« Le Labo des histoires a accompagné techniquement, artistiquement et pédagogiquement toute la démarche sur l’ensemble de la période des camps : à chaque publication, des réactions, orientations, suggestions ont été proposées aux groupes afin qu’ils avancent dans leur « dé-confinement » et continuent à produire et s’exprimer via les outils numériques ».

Marc Le Piouff, chef de projet Culture Justice chez Hors Cadre

Nous avons souhaité poursuivre l’idée de déconfinement en la couplant à des invitations au voyage, instant favorisant aussi l’introspection. Nous avons alors opté pour la symbolique du bagage.
La valise n’est plus qu’un objet qui renferme des éléments importants pour voyager, mais elle est ce qui nous définit. Notre valise renferme des qualités, mais aussi des défauts. Elle nous suit depuis l’enfance : on y a accumulé de nombreuses choses, bonnes ou mauvaises, on nous a obligé à en emporter certaines, et on a parfois dû forcer pour que d’autres rentrent. Sur le chemin, à la manière du Petit Poucet, on a laissé, volontairement ou pas, des objets par-ci par-là, des traces de notre passage.

Bien plus que la destination, nous souhaitions travailler avec les jeunes sur la façon d’y arriver.

Chaque jour de leur semaine en camp, à Belle-Île-en-mer ou dans le Boulonnais, nous leur avons soumis des petits défis d’écriture et de photos, toujours en lien avec leur expérience sur place.
Chaque jour, nous leur avons envoyé un exemple en participant nous-mêmes aux défis. Puis nous leur répondions, commentions, creusions pour aller plus loin. Les professionnels restés sur place, dans la structure, pouvaient également réagir. C’est un véritable espace d’expression qui a été créé.

Conscientiser l’instant présent

Toute la semaine, les jeunes ont participé avec plaisir, bien accompagnés par les éducateurs. Nous avons pris un réel plaisir à échanger, sans se connaître, sans a priori aucun, et leurs retours ont dévoilé des facettes de leurs personnalités.
Nous avons misé sur l’immédiateté, leur offrant la possibilité de profiter de leurs journées et de s’accorder un petit temps de création le soir.

Quelques exemples de textes envoyés par les jeunes lors de ces camps de juillet et août :
« Dans ma valise il y a mon sourire, que je vais utiliser durant ce séjour alors que ma vie n’est pas facile. »

« Dans
ma valise j’aurais voulu y mettre mon nounours que je n’ai pas pris car il
était trop grand. Cela m’aurait rapproché de ma mère pendant ce séjour. »

« Belle-Île-en-Mer
m’a transformé, je me sens plus léger, plein d’énergie. Ma vie sera maintenant
plus en couleurs. Dans ma valise je repars avec un mug et en prenant mon café
du matin, je repenserai à tous ces bons moments de convivialité. »

« Les messages sur NotrAgora permettaient de garder un lien […]. J’ai beaucoup aimé le travail de réflexion, de se décaler de ce qu’on faisait au quotidien et de regarder des choses qu’on n’avait pas l’habitude de regarder. J’ai trouvé que les jeunes avaient dit des choses très belles, et qui changeaient de ce qu’on entend d’habitude. Cela faisait du bien. »

Anne-Laure Serein, psychologue à l’UEHC de Saint-Martin-les-Boulogne

« En
arrivant sur île, j’ai été agréablement surpris et totalement dépaysé. Tout
d’abord, le paysage est à couper le souffle, l’ambiance, calme et reposante et
les personnes que l’on croisait étaient toutes souriantes, aimables et
accueillantes. Pour finir, quand nous étions sur la route, en train de marcher
cela me semblait presque facile d’avaler les kilomètres. Dans ma valise j’ai
ramené de Belle-Île-en-mer plein de bons souvenirs du camp, une bonne randonnée, une superbe ambiance, de beaux paysages et un esprit
reposé… »

Ces propositions numériques ont été saisies par les équipes comme une plus-value à leur programme éducatif et aux valeurs à transmettre lors de ces camps, notamment via la marche, la mise en mouvement.

L’un des jeunes participants, quelques mois plus tard, nous a fait part de son retour : « Cet été, sur NotrAgora, j’ai bien aimé, ça nous permettait de profiter du moment présent. »

Phase 2 : le « présentiel »

Marc Le Piouff : « Cette sensation de liberté éprouvée par les jeunes pendant les camps a trouvé, dans le travail de tous les partenaires et sur la plateforme NotrAgora, un espace d’expression de besoins, de projections, d’envies, de liberté, d’échanges, etc. Toutes ces idées exprimées, toutes ces matières compilées, toute cette mémoire, toute cette relation à distance est confrontée, dans le retour au sein de l’unité éducative, à la réalité d’un quotidien « empêché », contraint par des consignes sécuritaires, un couvre-feu, une menace de reconfinement, auxquels s’ajoutent les mesures propres à chaque jeune dans son parcours judiciaire. »

À l’automne 2020, nous savions que ce projet devrait continuer en allant plus loin encore, et grâce à l’intervention d’artistes. Le contexte étant encore trop incertain, nous avons pris le temps, avec les équipes de l’unité, de co-construire cette deuxième phase destinée à profiter de cette dynamique et de ce mouvement instaurés l’été dernier.

Nous souhaitions matérialiser cette amorce en faisant appel à des artistes complémentaires et ainsi donner au projet toute la transversalité dont il avait besoin pour se réaliser.
L’autrice Rozenn Le Berre, l’artiste brodeur Souleymane Balde et l’artiste plasticienne Myriam Plainemaison ont été invités à rejoindre le projet.
Entre-temps, l’effectif des jeunes a évolué et il a fallu accepter ces mouvements et s’y adapter.

Rozenn Le Berre est autrice et journaliste. Spécialisée dans le domaine du champ social, elle sait faire naître l’envie d’écrire chez les jeunes grâce à des invitations d’écriture ludiques, ancrées dans leur environnement. Rozenn peut investir plusieurs champs autour de l’objet livre grâce à sa propre pratique de la micro-édition. Elle intervient pour le Labo des histoires Hauts-de-France depuis 2020.

Myriam Plainemaison est une artiste plasticienne qui s’intéresse à l’objet livre dans tous ses états. À l’origine des mallettes qui se déploient partout et pour tous, Myriam fait le lien entre le contenu et le contenant, le dedans et le dehors. C’est la première fois que nous travaillerons avec Myriam, qui collabore régulièrement avec Rozenn.

Dessiner son parcours

Ecriture, broderie et arts plastiques se croiseront sur la route de ce projet. Et très vite, nous avions besoin d’une première rencontre, d’un premier partage avec les jeunes. Le 12 janvier 2021 marque le début de cette deuxième phase.

Le projet « Dé-confiner les esprits » jusqu’alors virtuel, prend enfin vie. Il s’agit aussi de mettre les visages sur des bribes d’histoires partagées cet été. Si on joue parfois un rôle en société, il est rare de savoir (se) mentir en écrivant. Avec Rozenn Le Berre, nous avons passé une majeure partie de la journée avec ces jeunes participants. Nous n’allons pas nous raconter d’histoires, les premières minutes furent compliquées. Et c’est le football (et les 5 minutes de Rozenn) qui ont su faire tomber les masques.
Notre projet ne reposerait-il pas entre autres sur la mise en mouvement ?

Les visages se décrispent, mais nous savons que l’acte d’écrire sera difficile à engendrer. Beau défi pour Rozenn, mais loin d’être insurmontable avec son approche ludique !

De tensions en surprises, vient l’heure de la présentation du travail de Souleymane, lié à son parcours personnel. On enlève un écouteur, un second, on fait un quart de tour, puis un autre pour s’intéresser aux toiles, puis on pose des questions, exprime l’admiration (« t’en as dans le caleçon ! »).
Nous avons la sensation qu’ils entendent le discours de Souleymane, sur la résilience, la persévérance, et les parallèles qu’ils peuvent en faire avec leurs propres parcours. Certaines questions traduisent des interrogations plus profondes de la part de certains.
Et puis sur le départ, on nous salue, on s’inquiète de notre prochaine venue.
« Moi je veux broder avec Souleymane », « Pourquoi tu viens pas la semaine prochaine ? Tu me déçois. » entendus à la volée.

Rien n’est acquis, le mardi suivant est un autre jour. Nous n’avons que rarement l’occasion de passer de tels moments avec les jeunes, mais il nous semble que tout reposera sur ces premiers instants partagés. Cette première journée a également permis pour nous, intervenants extérieurs, de porter un autre regard sur le travail des éducateurs et psychologue qui nous accompagnaient. Il nous apparaît encore plus important aujourd’hui de saluer leur travail et de le valoriser dans de tels projets.

Et maintenant ?

Tout est si fragile, si instable, avec ce public. La deuxième séance a dû être annulée suite à un incident dans l’unité. Difficile alors pour Rozenn Le Berre et Souleymane Balde de redevenir, de se projeter à nouveau auprès de jeunes que nous pensions convaincus. Lorsque le doute s’installe de devoir tout reprendre, nous ne pouvons qu’être surpris.

Rozenn Le Berre raconte ce troisième atelier, ou du moins le deuxième, voire même le premier. Qu’importe son nom.
« Ce jour-là, nous allons écrire. Pendant une heure. Puis faire du monotype. Pendant deux heures.
T. appliqué, souriant. Son pote, vexé qu’il participe à l’atelier, cette fois nous pouvons l’appeler atelier sans rougir, veut l’y arracher, lui montre son téléphone, vas-y regarde ça, mais non, T. reste à son cahier. Il parle de son amoureuse et du bracelet bleu qu’elle lui a offert.
À un moment, il lève la tête : « mais attends, ça sert à quoi d’écrire si au final je gagne qu’un euro par livre ? »
Je ris.
Un autre jeune, un nouveau, un qui a déjà traversé huit frontières, répond à ma place : « parce qu’un livre ça reste, c’est là même après ta mort. » »

C’est cette notion de trace, de l’instant présent, du passé confiné, de l’avenir incertain, d’un parcours torturé, d’un chemin tortueux, que nous valoriserons avec ces jeunes et leurs éducateurs.
D’un geste individuel, laisser une empreinte collective.
Ils n’ont pas fait que recevoir nos invitations et y participer. Ils ont contribué à la conception de ce projet en faisant bouger les lignes, en nous demandant constamment de nous adapter à leur réalité. Et c’est en cela que cette démarche est enrichissante : elle ne pourra jamais se refaire ailleurs. Elle leur appartient.

Avec ce projet, nous tentons de relier les étés 2020 et 2021. Certains jeunes prennent un autre chemin alors que d’autres rejoignent l’aventure en cours de route.
« Un point en avant, un point en arrière », disait Souleymane Balde aux jeunes lors de l’atelier broderie.

Nous avançons avec les jeunes et les équipes, un pas en avant, un pas en arrière.

Prescillia Ben
Directrice du Labo des histoires
Hauts-de-France


[1] Hors Cadre et le Labo des histoires Hauts-de-France se sont associés, depuis 2018, pour décliner le dispositif du ministère de la Culture « Dis-moi dix mots » sur l’ensemble du territoire des Hauts-de-France avec les structures éducatives de la PJJ. Ce projet est soutenu par la DRAC et la DIRPJJ. Plus d’infos ici.


A propos

Le Labo des histoires propose des ateliers d'écriture gratuits pour les jeunes de moins de 25 ans. Journalisme, scénario, écriture créative, B.D., poésie, chanson... Venez vous initier aux techniques d'écriture, écrire, imaginer, raconter de nouveaux mondes, de nouvelles histoires, de nouvelles aventures !



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

 
Back to Top ↑
  • Facebook

  • Twitter Twitter

    • Labo des histoiresCe samedi à 15h, rencontre avec Laura Calu, c'est en visio et c'est gratuit ! Inscriptions : ,
    • Labo des histoiresRT : Envie de rendre réel l'imaginaire ? Venez assister le 10 février prochain de 14h00 à 15h30 à l'atelier d'Angela Po… ,
    • Labo des histoiresRT : En direct ce matin on rencontre les lauréats du concours "Cher Demain" ! 🤖 Organisé par Shkolnaya Liga et… ,