Comme si vous y étiez

Publié le 25 mars 2015 | par Labo Des Histoires

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Comme si vous y étiez : rencontre avec Dave Eggers

La Maison de la Poésie a accueilli Dave Eggers ce vendredi 20 mars pour une rencontre animée par Flore Vasseur autour de son œuvre, écrite et caritative. Engagé tant dans ses livres qu’au 826 Valencia, Dave Eggers est ainsi revenu sur son œuvre, forcément militante.

Journaliste, éditeur, professeur, romancier, activiste, Dave Eggers a mené, et mène toujours, de front de nombreuses entreprises. Un métier en inspire un autre et cela dès le début. Mis bout à bout, chacun de ses écrits, chacune de ses actions forment un parcours dense et pourtant impressionnant de cohérence. Revenons au commencement, lorsque,  journaliste, il assistait, sidéré, à la « mort » de toujours plus d’écrits, d’articles méritant largement leur publication mais « tués », littéralement en anglais, car non édités. Il s’engage alors à fonder sa propre revue, révolté par ce gâchis littéraire constant. De journaliste il devient éditeur. D’éditeur il devient romancier.

Une œuvre déchirante d’un génie renversant, un premier livre au succès inattendu, tellement inattendu que son éditeur, qui se voyait déjà avec les mille exemplaires sur les bras sans parvenir à en vendre péniblement plus d’une poignée, demande à Dave de les signer un par un. Il y passera un week-end entier. Un week-end passé à signer chaque exemplaire dans un entrepôt dans l’espoir que cette dédicace provoque, enfin, un achat ou deux. Coup de maître ou non, le livre se vend. Il se vend tellement qu’il faut le réimprimer. On se l’arrache. Et cela, ni Dave ni son éditeur ne l’avait prévu. Dave se pétrifie à l’idée que tant d’inconnus s’immiscent dans son intimité, que sa grand-mère lise son récit à l’introspection impudique et  au langage si ordurier. Chaque réédition est un prétexte à quelques changements de noms, réécritures, corrections.

Chaque livre est une brique

La notoriété de Dave grandit. Si bien qu’un jour il reçoit une lettre de Marry Williams, la fille adoptive de Jane Fonda. Une lettre très courte, en un seul paragraphe elle lui demande s’il pourrait écrire le témoignage d’un Soudanais, Valentino Achak Deng, l’un des nombreux « enfants perdus » du conflit soudanais. Dave Eggers doute être l’homme de la situation mais accepte de rencontrer Valentino à Atlanta. Valentino est un de ses enfants ayant grandi dans un camp de réfugiés en Ethiopie, un enfant déraciné dont l’âge est approximatif et l’anniversaire déclaré le 1er janvier, comme tous les autres. Dave Eggers s’engage à écrire son histoire, une histoire sur fond de massacre diligenté par Kharthoum. En journaliste, il lui promet qu’un an et demi suffira. Cela prendra quatre ans. Quatre ans qui l’ont presque tué. De témoignage simplement retranscrit, il devient roman.

Dave prend ses tics de langage, ses expressions, Valentino se dédouble. Devenus inséparables, Dave l’accompagne au Soudan. Ils atterrissent dans son village, Marial Bai, en avion-cargo. Valentino retrouve alors sa famille pour la première fois depuis leur séparation. Certains ont survécu, d’autres ont péri. Le récit des assauts successifs des milices lui fait prendre conscience du confort de sa propre situation même si confort et camp de réfugiés semblent peu s’accorder. Il s’engage davantage. Toujours par les mots : chaque livre est une brique avec laquelle il construit peu à peu une école dans son village. La première école du Sud Soudan, un pays dans lequel la quasi-totalité des femmes sont analphabètes. Il en créera d’autres là où il est presque impossible de monter un projet entre pots de vin et manœuvres politiciennes. Aujourd’hui Valentino Achak Deng est ministre de l’éducation.

La parole aux témoins

Cette première expérience inspire à Dave Voice of witness, une collection entière dédiée aux témoignages catastrophes ou de violations de leurs droits. A travers un volume de cette collection consacré à l’ouragan Katrina, il découvre le témoignage de Zeitoun. Il en tire un livre, éponyme, où il raconte en détail l’histoire de ce père de famille d’origine syrienne arrêté et soupçonné de pillage suite à la suite de Katrina. Il est interrogé par les services de la sécurité intérieure et emprisonné des mois durant sans le moindre contact avec l’extérieur. L’indignation de Dave affleure lorsqu’il évoque les rescapés de Katrina s’agitant  encore sur les toits des maisons submergées, en détresse totale, et les autorités trop occupées à construire des prisons de fortune dans les stations de bus environnantes. La répression plutôt que la solidarité.

Si avec Zeitoun ce sont les manquements de l’administration Bush qui sont mises à nu, chaque volume de Voice of witness dissèque une situation complexe à travers les yeux d’un témoin, d’une victime. Seul moyen selon Dave Eggers de susciter l’empathie et de saisir la teneur d’un conflit, parfois, souvent inextricable. Des conflits que l’on pense connaître et comprendre, dont on pense saisir les tenants et aboutissants et qui souvent s’avèrent absolument pas acquis dans leur globalité et complexité. Voice of witness, dans sa dimension hautement pédagogique, rectifie le tir.

La plénitude du militant

Mais cela ne suffit pas à Dave Eggers. Les livres sont une chose, l’action en est une autre. Ecrivain, son temps libre est vécu comme une forme de désœuvrement. La nuit il écrit et le jour flâne dans  les rues de San Francisco et observe ses travers. Lorsqu’une partie de l’immeuble  où se situent les locaux de sa maison d’édition  McSweeney  se libère, une idée germe dans le cerveau jamais tout à fait au repos de Dave Eggers. Il pense aux enfants issus de milieux défavorisés errant à la sortie des écoles, avec nulle part où travailler au calme, faire leur devoir et songe à cet espace nouvellement libre. Seulement le bailleur exige que cet espace ayant pignon sur rue, soit d’une façon ou d’une autre un commerce. Dave a une idée. Un « Pirate Supply Store ». Un magasin pour pirates. Pas un magasin de farces et attrapes. Un magasin vendant des graines pour perroquet, des drapeaux à tête de mort ou encore des crochets. Aussi incongru soit-il, le « Pirate Supply Store » fait sensation.

Le « Pirate Supply Store »  et 826 Valencia coexistent en bonne amitié.  L’un génère les recettes nécessaires au bon fonctionnement de l’ensemble et l’autre épaule individuellement des enfants en difficultés, développe leur expression écrite et restaure par là leur confiance tout en les réintégrant socialement. Qui d’autres qu’eux pour les comprendre ? Eux qui ont cru en l’existence et au succès d’un magasin pour pirates. Alors chaque jour, les employés de McSweeney quittent leur poste à 15h et se consacrent au tutorat. Un “Bigfoot Research Institute”, “Liberty Street Robot Supply & Repair” ou encore “Time Travel Mart” ont essaimé aux quatre coins des Etats-Unis. Le 826 est désormais national. Et en inspire à l’international : Ministry of stories à Londres, La Grande Fabbrica delle parole à Florence, Fighting Words à Dublin ou encore le Labo des histoires, ici même à Paris.

Dave Eggers admet avoir acquis une forme de maturité, doublée d’une expertise d’écrivain. Sans présomption aucune, il reconnait qu’il sait maintenant écrire une histoire, la mener à sa fin sans encombre. Un roman par an, son rythme est sûr, apaisé. Mais il reste vigilant : cette sérénité peut  à tout moment disparaitre. Alors il profite de cette plénitude du militant, pour un temps rasséréné.

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A propos

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