Comme si vous y étiez

Publié le 4 décembre 2012 | par Aurélie Laurière

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Comme si vous y étiez : « Apprentis romanciers » avec Caroline Sers

Les ateliers d’écriture s’enchaînent au 14 bis rue des Minimes. Jeudi 15 novembre, 18h : un petit groupe d’habitués et quelques nouveaux venus sont réunis autour de Caroline Sers, prêts à devenir de parfaits « apprentis romanciers ».

L’intervenante se présente : romancière mais aussi éditrice, elle a deux points de vue sur l’écriture qui se complètent et se répondent.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de participer à cet atelier ?

Après un rapide tour de table, nous nous mettons immédiatement à l’écriture, sans trop nous poser de questions, afin d’éviter la fameuse angoisse de la page blanche. 

Comme si vous y étiez : « Apprentis romanciers » avec Caroline Sers

Une situation de départ, simple et efficace, clin d’œil au Labo et à son cadavre exquis de l’été (dont le premier chapitre fut lancé par Caroline) :

« Deux enfants se réveillent et s’aperçoivent qu’ils sont seuls. »

Est-ce normal qu’ils soient seuls ? À quoi ressemble l’appartement ? Quelles idées leur viennent à l’esprit ? Les dix minutes s’écoulent, Caroline, qui se prête à son propre jeu, écrit en même temps que nous. Attention, plus qu’une minute ! Vite, on rédige sa dernière phrase, son dernier mot.

Rien de mieux, pour rompre le silence, que de délier les langues en lisant nos textes. Des bêtises, des angoisses, des frères et sœurs qui transforment leur appartement en terrain de jeux, qui se soutiennent, qui ont peur, rient et s’amusent, s’empiffrent de sucreries…

Les textes des participants :

+ Juliette – Lili et Antoine

Lorsque Lili et Antoine se réveillèrent, il ne leur fallut pas longtemps pour s’apercevoir que l’appartement était vide. Nulle trace de leur mère, qui pourtant les attendait dans la cuisine tous les matins avec le pain frais et le petit déjeuner déjà prêt. Les deux enfants, passé le premier moment d’incertitude, entament leur petit déjeuner sans plus se poser de question, mais en changeant sensiblement le menu : ils étalèrent sur la table, en vrac, le nutella, les chips, la confiture, le restant de coquillettes, les céréales, l’huile d’olive, les anchois et les bonbons, et s’empiffrèrent jusqu’à ce que la cuisine ait l’air d’avoir reçu une bombe. Puis ils coururent partout dans la maison en se poursuivant, renversant au passage le vase qui était sur la table du salon et qui se brisa en mille morceaux, ouvrirent le robinet d’eau du lavabo de la salle de bain pour y faire flotter un bateau en plastique, eurent une autre idée juste après, repartirent en courant en oubliant le robinet ouvert. C’est sûrement le vacarme qu’ils firent pendant deux heures qui les empêcha d’entendre leur mère tambouriner à la porte, alors qu’elle était sortie en oubliant ses clés.
+ Émile – Vladimir et Léon

Le verre soufflé, c’est décoratif. Mais en petits morceaux, et incrusté dans la plante des pieds, ça fait mal. Vladimir était assis par terre, en plein milieu du couloir. Sa chaussette blanche était teintée d’un rose sang. Face à lui, Léon, son grand frère. Respectivement 8 et 11 ans. Et un problème : comment allaient-ils parvenir à avouer à leurs parents, Gabriel et Cathanna Andrevie, partis en week-end à la Rochelle chez des amis, que le vase vénitien s’était malencontreusement éclaté sur le sol ? Pourtant, la chute n’était que le résultat d’une série d’actions dignes des plus grands. Léon était debout entre le canapé en cuir et le vase délicatement posé au sol. Ces deux objets, d’une valeur cumulée égale à celle de la voiture de fonction de leur père, faisait office de délimitation à ce que l’on nomme des cages. Et Vladimir devait envoyer le ballon entre ces deux objets. Seulement voilà : on ne marque pas à tous les coups ! Et cette fois-ci le vase y est passé. « Ça arrive même aux meilleurs » expliquerait Vladimir à ses parents.
+ Ariane – Paul et Emma

Paul et Emma sont seuls dans le petit salon de leur appartement. La baby-sitter va arriver d’une minute à l’autre leur a-t-on dit. La baby-sitter n’est pas arrivée. Emma est soulagée. Son frère lui a expliqué ce qu’était une baby-sitter : une créature semi-humaine qui récupère les enfants abandonnés ; ce qu’elle en fait, c’est un mystère. Paul joue à la console, tourné vers la télévision. Emma ne remarque pas le reflet de son sourire narquois. Elle a un livre entre les mains mais pas la tête à lire. Ses parents l’ont abandonnée. Elle, l’enfant adorable, le petit prodige, abandonnée ! On sonne à la porte. La sonnerie résonne dans le petit appartement. Les deux enfants se figent. Paul essaie de ne pas éclater de rire. Emma est au bord des larmes. On sonne encore. Une silhouette se découpe à travers le vitrage de la porte. Emma pourrait jurer que la baby-sitter a de longues dents pointues. On sonne encore, deux fois, rapidement. « Les enfants ouvrez-moi ! » Peut-être la baby-sitter est-elle impuissante tant qu’on ne lui a pas ouvert la porte. Peut-être est-elle sauvée. Paul sourit de plus belle, il leur avait dit qu’il était trop vieux pour une baby-sitter.
+ Julie – la fratrie

Les volets claquaient en cadence au rythme des bourrasques, la pluie battait les carreaux de la petite chambre lorsque la fratrie, jusque-là paisiblement endormie, s’éveilla en sursaut. Effrayés par l’orage et son imposante symphonie, les deux enfants se cherchèrent du regard dans la pénombre. Ils n’osaient bouger, tendant l’oreille. Pas un bruit dans la maison, le ronflement familier de leur père avait disparu. Ils se sentaient seuls, comme captifs de leur chambre et de la nuit. Finalement, le plus grand tendit la jambe et posa un pied au sol. Le plancher grinçait et il eut un mouvement de recul. Enfin il bondit hors du lit et d’un pas décidé il rejoignit l’interrupteur.
+ Kalaï – Pierre et Juliette

Pierre cherchait à tâtons l’interrupteur, ses doigts ne rencontraient rien, ses pieds semblaient ne rentrer en contact avec rien d’autre que du bois et du vide. « Pierre ! Dépêche-toi, j’ai peur ! ». Sa sœur de cinq ans avait une peur effroyable du noir « Je cherche ! ». Ses doigts rencontrèrent une boîte. En la prenant il comprit qu’elle contenait des allumettes. Il en gratta une. Après le familier bruit de l’allumage, une flamme apparut et sa sœur accourut auprès de son frère. Ils regardèrent autour d’eux, une pièce vide, murs nus, sol nu, et aucun moyen de faire plus qu’une petite flamme d’allumette… L’allumette s’éteignit « Pieeerrrrrreee », il en ralluma une autre, il compta le nombre que contenait la boîte « On fait quoi maintenant dis ? On va retrouver papa et maman ? Pieeeerrrrre ! » Il ralluma une allumette « Oui, ne t’inquiète pas », un courant d’air éteignit la flamme. « Pieeerrrrrreee » « Pardon Juliette ». Il n’avait plus d’allumette… Marushka – Treize heures que ses parents étaient sortis… Il regarda sa montre, atterré. S’il ne se trompait pas dans ses calculs cela faisait treize heures que ses parents étaient sortis, prétextant quelques achats. Seulement voilà, le jour était de retour et ces « quelques achats » s’étaient transformés en un voyage beaucoup plus long. Il ne cilla pas, ses yeux cornés trahissaient son inquiétude. Mais il ne voulait pas inquiéter sa sœur. Elle finirait forcément par s’en rendre compte. Elle était jeune, pas stupide. Il est vrai qu’un si grand appartement comblé seulement par deux enfants est une angoisse pesante et dure à se représenter. Il avait passé une nuit blanche mais ce détail ne le préoccupait nullement. Il aurait été incapable de fermer les yeux de toute façon. Même un seul instant. L’anxiété imprégnait la pièce et l’on aurait dit que les murs suintaient la peur. Le jeune homme regarda sa sœur qui jouait, insouciante sur le tapis. Il ne put se retenir plus longtemps. Il la prit dans ses bras, ouvrit la porte d’entrée et s’engouffra dans une rue bondée qui ne leur apporta aucun réconfort.

Quelques conseils et on repart. Cette fois, c’est l’histoire d’une rencontre. Un homme, une femme, et  toutes les possibilités que notre esprit souhaite mettre en œuvre. Pour pimenter l’affaire, chacun se voit attribuer une tonalité. Thriller, roman noir, comédie, burlesque… 

Comme si vous y étiez : « Apprentis romanciers » avec Caroline Sers

Ça se corse : les crayons vont moins vite, ils s’attardent sur les mots. On raye, on modifie, on veille à ce que notre histoire fasse peur ou rire.

Les textes des participants :

+ Farid – thriller

Un soir d’hiver, il était aux alentours de 19h56, pour vous dire j’oublierai jamais cette heure et ce jour. Donc je marchais tranquillement dans la rue lorsque tout d’un coup une ombre masque mon regard. C’était un grand homme brun, le regard doux, un joli sourire, et il m’interpelle en me demandant la rue du Faubourg Saint-Honoré. J’étais un peu intimidé par cet homme, je lui explique son chemin, il me remercie en me glissant un petit bout de papier dans la main. Comme vous vous en doutez, c’était son numéro de téléphone. Il m’invite chez lui. Il habite un très beau quartier haussmannien. C’est un homme d’une grande finesse. Une fois chez lui, l’ambiance change, il met de la musique, Michael Jackson Thriller, les volets sont fermés, il me fait visiter son petit appartement, un coin me fait un peu froid dans le dos, une chambre mystérieuse où la porte est entrouverte. Je n’ose pas lui demander ce que c’est. En voyant mon insistance du regard devant la porte, il me tire par la main, je sens que cette pièce cache quelque chose, puis nous allons dans le salon, il me serre un verre de champagne puis me demande de fermer les yeux. C’était très charnel, il me passe un bandeau autour des yeux puis il me dit de me laisser faire, je l’écoute, il me faisait tant d’effet, puis peu à peu, je me rends compte que je n’entends plus rien, le néant… Le réveil fût plus difficile après un coup dans la tête. J’entends la voix d’une jeune fille qui me dit « Toi aussi tu t’es fait avoir », je ne comprends rien et là j’entends une autre femme visiter l’appartement comme je l’ai fait. Ça sera sa prochaine victime sans aucun doute. »
+ Kalaï – comique

« Bonjour, je m’appelle Henri, j’ai 33 ans, j’aime les kangourous, jouer de la guitare. J’ai une grande aversion pour les cils excédant 0,9 cm, je suis brun, je fais 1,79 m, je chausse du 43, je me ronge les ongles. » Le four sonna. Il se leva donc, se prit les pieds dans la chaise et tomba, se faisant, il tira sur la table qui poussa la femme en question. Elle tomba, sans réaction aucune. C’était une poupée à forme humaine…
+ Julie – comédie

Il y a six mois de cela, j’ai rencontré une femme, belle, intelligente, charmante. Ce fût un vrai bonheur et à présent ce bonheur est mon quotidien. Mais aujourd’hui je m’apprête à rencontrer une autre femme et cette fois-ci je m’estime bien moins chanceux. La voilà qui arrive. À en juger par l’expression du chauffeur de taxi qui l’accompagne, le voyage a dû être pénible. Enfin ce n’est pas le moment de se démonter, après un bon verre de Saint Julien et deux cachets d’aspirine en prévision. Rien ne m’arrêtera, je me suis préparé au pire. La voiture s’immobilise, j’ai les mains moites, la portière s’ouvre, je compose mon sourire le plus chaleureux et accueillant. « – Alors c’est vous le fameux français…. Vous n’aurez pas de mal à monter mes valises ? – Bienvenue belle maman » Et top départ !
+ Marushka – burlesque

Pierre venait tous les vendredis soirs dans ce bar. C’était devenu pour lui une sorte de rituel magique qui lui donnait enfin une raison de se lever le matin. Ce soir-là, il était venu seul, n’ayant trouvé aucun ami dévoué pour lui tenir compagnie. Il regarda la pièce d’un regard satisfait. Pierre aimait l’odeur de cet endroit, les gens qui parlaient trop fort et les joues des filles qu’il observait à la dérobée. Il émergea de ses pensées en apercevant une femme qui lui faisait signe de l’autre côté de la pièce. Après avoir regardé de tous les côtés afin de s’assurer que le geste de la main lui était bien adressé, il s’approcha de la femme. Il faisait trop sombre pour qu’il puisse apercevoir son visage, mais Pierre, qui avait arrêté de se cantonner au caractère physique, l’ignora. Elle l’invita à danser. Il était dans une phase de bonheur indéfinissable, cela faisait de nombreuses années qu’une femme ne l’avait pas invité à danser. Il se rendit compte qu’elle se tenait extrêmement proche de lui et il ne s’en offusqua pas. À la fin de la chanson, elle s’éloigna pas à pas et il tendit la main vers elle, à regret. Elle lui sourit et partit. Il la chercha toute la soirée, pourtant en vain. En cherchant ses clés de voiture, il se rendit compte qu’on lui avait fait les poches. Il ne mit pas longtemps à comprendre…
+ Ariane – noir / sombre

La pâle lueur qui s’échappait des lampadaires mettait en évidence la fine pluie qui tombait depuis maintenant une bonne demi-heure. Appuyé contre un mur, il attendait. Il lança autour de lui un bref regard. Toujours personne. L’homme entreprit d’allumer une nouvelle cigarette. La puanteur du tabac se rependit dans la ruelle mal éclairée. Un pas dans une flaque. Un pied émerge de l’obscurité bientôt suivie du reste de la femme. Elle fumait aussi. Son chapeau et ses cheveux dissimulaient ses yeux. On ne voyait de son visage que la rougeur de ses lèvres. – T’as mis le temps, lâcha l’homme. Il semblait peu préoccupé par le revolver pointé sous son nez. – Tu me laisseras bien finir une dernière clope ? Sourit-il. La femme ne pipa pas un mot. Elle continuait de pointer son arme sur l’homme. Le revolver était trop près pour que la cible puisse tenter quoi que ce soit. Lorsque les dernières cendres furent tombées, elle appuya sur la détente. Elle quitta calmement la ruelle, déposant d’un ton nonchalant quelques mots dans son téléphone : – La dernière cible a été éliminée. Nettoyage terminé pour ce soir.
+ Emile – thriller

« Vincent entra dans le café par la porte de service. Son imper’ était humide et il laissait des traces de pas derrière lui. Il scruta le décor rapidement, avant de se diriger vers le comptoir. Une femme brune d’une trentaine d’années finissait sa tasse de café. Sans hésiter, Vincent s’assit sur le tabouret à sa gauche et lui glissa dans l’oreille : Vous voyez le barman ? La femme tourna son regard de l’autre côté du comptoir, vers l’homme mince et sombre qui faisait de fait office de barman. Il était occupé à essuyer les verres, inexpressif. – Dans quinze secondes, il va murmurer…

Après avoir suivi des inconnus malhonnêtes, attendu des belles-mères en vain ou discuté avec des poupées, le moment est venu d’échanger au sujet de nos étranges rencontres. L’intérêt de l’exercice : définir sur quel terrain on va jouer, trouver le moteur de l’action, ce qui va entraver les trajectoires des personnages. Mais durant un exercice aussi court, il est difficile de construire son personnage de A à Z, et encore plus de se plonger véritablement dans son récit. Écrire à la première personne permet d’être au plus près du personnage mais rend plus délicate la justification de ses actions.

Après une flopée de précieux conseils, place au troisième exercice. La situation de départ : la nôtre, tout simplement, nous qui sommes réunis autour de cette table pour un atelier d’écriture.

C’est reparti pour un quart d’heure de récit ! Les têtes se lèvent, on se regarde, on cherche l’inspiration au plafond, sur les murs, partout dans la pièce. 

Comme si vous y étiez : « Apprentis romanciers » avec Caroline Sers

L’heure de la lecture approche, les feuilles blanches se remplissent d’histoires au « son du crayon qui danse sur le papier ». Et « dans ce silence de papier d’autres jeunes écrivent », d’accord, « mais écrire QUOI ?! ». L’inspiration gagne les « scribouillards en herbe ». Tous s’interrogent sur leur place ici, mais surtout, laissent leur imagination prendre le dessus sur la réalité.

Les textes des participants :

+ Marushka – Seconde après seconde

Nous sommes tous regroupés autour d’une table. Le crayon à la main et l’air tour à tour concentré et résigné. Le chronomètre à côté de moi avance inexorablement seconde après seconde. Je ne sais pas vraiment si ce que je ressens est une inspiration lente ou un vide intersidéral. Certains regardent en l’air en quête d’idées mais je suis pour ma part incapable de lever les yeux de ma feuille. Cela fait à peu près une heure et demie que nous sommes là, comme l’indique l’énorme horloge qui se trouve en face de moi, mais j’ai déjà l’impression que nous avons travaillé sur beaucoup de sujets. Nous avons pas mal parlé, et j’en ai plus appris ici en deux minutes qu’en deux heures et demie de français cet après-midi.»
+ Émile – Alors c’est ça, l’angoisse de la page blanche ?

Le jeudi soir, mes amis vont au cinéma, pour la plupart. Les plus sportifs vont à la piscine, les plus oisifs au café, les plus crevés vont dormir. Moi, je voulais écrire un peu. Pour voir ce que ça donnerait. Ça se passe dans le sous-sol d’une maison d’édition que je ne connaissais pas, un verbe en anglais et un nom d’examen. Je ne comprends pas trop ce que leur association veut dire, mais j’y vais quand même. À peine quinze minutes plus tard, je me retrouve avec un crayon et une feuille. Et un sujet. Alors c’est ça, l’angoisse de la page blanche ? En fait c’est intéressant. Alors voilà, je suis pas allé au cinéma, j’ai pas nagé, pas plus que j’ai bu un café ou fait la sieste. Mais j’ai un peu écrit. Et surtout entendu des histoires. Sur des parents énervés, des lego écrasés, mais aussi des tables renversées, des belles-mères fatiguées, des contrats terminés de tueurs aux techniques bien rodées. Parfois, les histoires ne venaient pas, on avait pas de début, ou juste des bouts d’idées. Mais au moins on a écrit.
+ Kalaï – Mais écrire QUOI ?!

Elle parle, elle parle, elle parle, elle parle, mais qu’elle parle, elle ne respire donc jamais ? Mais pourquoi parler autant, on est là pour écrire non ? Elle ne boit pas, elle doit être asséchée à force de parler autant. En tout cas il y a de beaux murs en pierres, et puis il y a aussi un Mac qui fait un boucan, comme mon ancien. J’ai soif, mais pas d’oasis, le temps passe et on n’écrit pas. Il y a plein de dossiers dans cette pièce, ça doit être tous les petits quotidiens depuis 1942. Ah, elle me regarde, sourire et hocher la tête, sourire et hocher la tête… J’ai un devoir de maths pour demain. Elle veut encore qu’on écrive, mais on fait que ça, quand est-ce qu’elle nous donne des tuyaux d’écrivain ? On est là pour ça non ? Pourquoi suis-je venu ??? Ils écrivent tous des lignes et des lignes, regarde comme ils sont concentrés, c’est hallucinant d’écrire autant, moi je ne trouve rien et elle, elle retourne sa feuille… Allez, réflexes d’écriture : intro, accroche… ah non on fait une écriture d’invention, c’est pas pareil… Allez, j’écris, mais écrire quoi ? Mais zut le boucan de l’ordi, je n’ai rien à dire, allez j’écris n’importe quoi au cas où ils rapportent à mes parents que je n’ai rien fait. Mais écrire QUOI ?!
+ Juliette – Tous des futurs écrivains ratés

Marianna grommela un juron lorsqu’elle aperçut en descendant l’étroit escalier de bois, la grande table du sous-sol envahie par des scribouillards en herbe, comme c’était le cas régulièrement depuis quelques mois. Encore ! Et comment allait-elle pouvoir faire le ménage de cette pièce, si elle était honteusement squattée jusqu’à des heures indues ? Elle n’était pas payée pour attendre leur départ et frotter le sol derrière eux quand même ! Et puis d’abord, qu’est-ce que c’était que ces réunions sectaires ? Pendant deux heures, ils ne faisaient que parler et écrire. Belle occupation ! Marianna remonta les marches en secouant la tête. « Tous des futurs écrivains ratés », marmonna-t-elle. Elle passa l’heure qui suivit à frotter un chiffon d’une main en lisant Millénium de l’autre, en attendant que les jeunes inconscients daignent débarrasser le plancher pour qu’elle puisse finir son boulot.
+ Julie – Tout est possible, tout est permis

Dans la grande pièce en sous-sol où nous sommes installés le thème a été donné. Que dire ? Les mains s’affairent, l’imagination s’envole et petit à petit, la pièce voit fleurir des maisons, des immeubles, des quartiers, des remparts fortifiés qui se dressent autour de jungles sauvages, des torrents d’eau inondent le ciel. Ici un enfant se vante de sa dernière farce, là un homme fait une rencontre surprenante et au loin un dragon incendie un village à moins qu’il ne s’agisse d’un curieux nuage. Tout est possible, tout est permis et tandis qu’un banc de saumons remonte le cours d’un arc en ciel tumultueux, l’histoire prend forme sous nos yeux.
+ Farid – Par amour des mots

Je m’appelle Farid, je suis un élève parmi tant d’autres. On est sept au total sans l’intervenante qui nous explique depuis tout à l’heure les fondements de l’écriture, l’art de l’écriture, les cadres etc. Moi, à l’heure où je vous parle je suis loin perdu entre New-Delhi et Katmandou, j’observe les autres personnes et j’essaie de les imaginer dans une dizaine d’années. C’est drôle les ateliers d’écriture car chacun laisse sa créativité prendre son envol. L’inspiration est le seul maître à bord, on a les timides, les bavards, les anxieux, mais je pense que ce qui nous réunit tous ici, c’est l’amour des mots.

19h45 : l’atelier est presque fini. Il est trop tard pour un nouveau récit mais pas pour un dernier exercice, pour le plaisir. L’histoire est celle de la transmission de la mémoire. Pour la raconter, nous devons imaginer qui transmet quoi et à qui. Pas de rédaction, juste des idées, parce qu’écrire c’est aussi penser ses personnages et les péripéties qui vont les embarquer.

On termine sur l’espoir d’un vieillard qui confie son histoire à une journaliste, des parents qui emmènent leurs enfants à la campagne « pour prendre l’air », et une petite-fille qui redécouvre les photos de son grand-père…

Il est l’heure de retourner à nos vies réelles. Si on ne sait jamais trop pourquoi on vient la première fois, on repart toujours en se disant qu’ « au moins on a écrit et surtout entendu d’autres histoires ». Et on revient toujours car « ce qui nous réunit tous ici, c’est l’amour des mots. »

Un grand merci à Caroline Sers, intervenante de la première heure au Labo, et un grand bravo à tous nos participants pour leurs écrits et leur inventivité. 


A propos

Chargée de projet éditorial au Labo pendant six mois. Mission : promouvoir les ateliers, stages, master class et K.O. des MOTS. Faire en sorte qu’on en parle, qu’on en parle partout et qu’on en parle en bien. En bref : écrire au sujet de l'écrit. Avant, après et à côté : journaliste culture.



2 Responses to Comme si vous y étiez : « Apprentis romanciers » avec Caroline Sers

  1. Beyne michel says:

    Bravo, cette initiative est plus que parfaite ! si l’exercice est riche d’enseignements, il l’est tout autant sur le plan moral, car écrire c’est parler plus haut…
    Question; « à quand un labo pour les séniors ??? »
    MB

  2. Pingback: Rencontre avec Juliette, participant ateliers d'écriture - Labo des histoires

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